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AM-ISRAËL-FARAFINA (AFRIQUE) Association multi-culturelle JUIVE 
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Parfaire la construction de la société ivoirienne.
Retour vers le futur... avec Charles Konan Banny.

Publié par : Hermann EKRA | le 2019-05-09 08:49:18
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Une après-midi morose de la fin avril 2011, mon téléphone mobile crépite. Au bout du fil, un ami d'enfance auquel j'avais dès la fin août 2010 annoncé le changement de régime à venir dans notre pays au Casino de l'Hôtel Ivoire d'Abidjan, une des butes-témoins du rêve de grandeur et de félicité des bâtisseurs de la République. La Côte d'Ivoire célébrait dans la division le Cinquantenaire de son accession à la souveraineté nationale et la guerre se profilait à l'horizon aussi sûrement que la nuée porte l'orage.
En m'appelant à ce moment-là, Léon Konan Koffi avec lequel j'avais suivi à distance les rebondissements de la folle équipée qui plongeait notre pays au coeur des ténèbres me tirait d'un indicible spleen. Ma vie se jouait une fois de plus à la roulette. On rencontre parfois son destin par les chemins qu'on prend pour l'éviter nous dit le fabuliste. Je devais à nouveau le vérifier.

En 2008, j'avais pris le pari de devenir critique d'art en me donnant cinq ans pour atteindre la reconnaissance des professionnels des arts visuels. Deux ans à peine s'écoulèrent et j'étais auréolé du Prix d'encouragement pour la jeune critique de l'Association Internationale des critiques d'art, une organisation membre de l'Unesco. L'insolante chance du débutant... je ramassais la mise ! Ce Prix avait été créé pour m'accueillir et je le savais, d'où le choix de titre de ma revue de la Biennale africaine d'art contemporain de Dakar : L'envol du Sankofa. D'où également le choix de le dédier solidairement à ma grand-mère paternelle et à la gouvernante de mon père, deux de mes meilleures amies qui avaient l'une après l'autre choisi de s'envoler à quarante-trois jours d'intervalle le 30 mai et le 13 juillet 2010. Mais c'est une autre affaire.

Fin avril 2011 j'étais complètement ravagé, au plan intime et par le désastreux spectacle de mon pays dévasté. L'Institut français, l'organe d'influence culturelle et de rayonnement diplomatique de la coopération française, venait de me retirer sans avoir la courtoisie de me prévenir, une Carte blanche dans le cadre de sa Biennale africaine de la photographie à Bamako. Une exposition pour laquelle une des responsables m'avait pourtant sollicité sans que je n'ai demandé quoi que ce soit.
Un curateur camerounais m'avait été préféré, hors appel d'offres, pour rendre un hommage mérité à Goddy Leye, un artiste camerounais qui venait de disparaître.
Mon projet s'intitulait "Cosmopolitique : sous le signe de la Pintade". Hasard complet? Je découvrais quelques-mois après dans un magazine spécialisé européen, la Pintade, l'oiseau Nègre, la Poule cosmique de Pharaon, recyclée sous la forme d'une oeuvre au demeurant intéressante, réalisée par un artiste respecté et en vogue lié à l'organisation de cette manifestation.
Mais il y avait plus inquiétant à six heures de distance à vol d'oiseau. La vie de vingt-quatre millions d'entre les miens se jouait à la roulette russe. Entre Laurent Koudou Gbagbo et Alassane Dramane Ouattara, faites vos jeux !

Mon esprit était tourné vers les eaux marécageuses de la lagune Ébrié dont je suivais impuissant, le thriller sanguinolant. J'étais en contact avec les parties au conflit. La résidence officielle des chefs d'État bombardé sur ordre de Nicolas Sarkozy par l'aviation française sous mandat onusien et le quartier général de l'opposition au régime, l'Hôtel du Golf. Deux parts de moi-même saignaient sans espoir de voir cesser l'hémorragie.
Pour mettre le comble à cet imbroglio, je m'étais retrouvé en plateau sur BFM Tv, une chaîne d'information en continu, pour décrypter pour l'opinion française les mystères d'Abidjan le jour même où le Représentant spécial du secrétaire général de l'ONU, le Coréen Young-jin Choi se prononçait sur la certification du scrutin. Pierre Kipré, l'ambassadeur de Côte d'Ivoire en France et président de la Commission nationale d'organisation du Cinquantenaire de l'indépendance s'était pris les pieds dans le tapis sur Europe 1 chez Jean-Pierre Elkabach et n'était plus en mesure d'assumer ses engagements médiatiques. Or il était programmé dans la Story une des émissions à forte audience de BFM Tv. Je le remplaçais au pied-levé à la demande d'une amie commune qui lui avait ouvert son carnet d'adresses dans le paysage audiovisuel français. À la question qui se voulait piège de l'animateur vedette Alain Marshall " Alors Laurent Gbagbo mauvais perdant?", je répondais que " le vrai perdant c'est le Peuple de Côte d'Ivoire". Je poursuivais en relevant qu'au moment où l'on parlait ailleurs de crise de la représentation, le Peuple de Côte d'Ivoire s'était massivement mobilisé pour exprimer sa préférence par le vote et m'interrogeais sur le rôle du Conseil constitutionnel ivoirien comme simple chambre d'enregistrement.
Après l'émission Ruth Elkrief, Vincent Peillon et moi poursuivîmes la conversation dans la loge. Je mesurais l'écart de compréhension qui séparait Abidjan du landerneau politico-médiatique parisien. Vincent Peillon s'en remettait aux explications du seul Jack Lang, pour comprendre une situation dans laquelle la France qu'il aspirait à gouverner était militairement engagée.
Les responsables socialistes français Jack Lang et Jean-Marie Le Guen avaient effectué une virée pascale abidjanaise et s'étaient déhanché, dans la populeuse Rue princesse à Yopougon en compagnie du président sortant, pour envoyer l'image trompeuse d'une festive Renaissance ivoirienne.
Ce plateau sur lequel j'intervenais comme analyste politique, devait m'en ouvrir et m'en fermer d'autres. France 5 me contacta pour l'émission C dans l'air, qu'Yves Calvi consacra à la crise, prétextant ensuite de l'importante diversité de la composition du panel pour m'opposer une fin de non-recevoir. Mon argumentation lors du brief préparatoire n'était pas assez rassurante, elle ne collait pas à la doxa dans l'air du temps. Vincent Hugeux, un des invités de ce soir-là, qui couvre l'Afrique pour l'Express, doit encore avoir en mémoire le débat de haut-vol au-dessus d'un nid de coucou, auquel il fut astreint ! Je résolu de rejeter toutes les demandes ultérieures à commencer par celle de Tv5. N'aimant pas les foires d'empoigne, j'étais peu désireux de participer à des monologues croisés où le volume des décibels tient lieu d'échelle de mesure de la force de persuasion. Je raillais avec mes proches, le régime des réconciliateurs.

C'est dans ce contexte qu'à la fin de la conversation téléphonique avec Léon Koffi, je l'interrogeais sur l'identité de "l'homme réconciliation de Ouattara". Surpris par l'a-propos de ma question il me répondit que c'était l'objet de son appel. Le 7 décembre 2010 sentant venir l'enlisement et surtout la polarisation entre Ivoiriens et acteurs internationaux, j'avais adressé une note au Premier ministre Charles Konan Banny pour l'inciter à un "Appel du 7 décembre pour une paix juste ". Je la lui avait fait parvenir par le canal de mon interlocuteur. Je le préssentais pour incarner la figure du recours. Sans lire dans le marc de café j'avais eu du flair et un bon sens de l'observation.
Le président Ouattara avait demandé à l'ex Premier ministre Banny de présider la Commission de réconciliation et il souhaitait que je lui communique une note sur mes projections à propos d'un tel processus. J'avais lu dans un entretien au quotidien La Croix que le président déclaré avait trouvé une personnalité qui avait accepté la mission et qu'il s'agissait d'un laïc qui serait assisté de deux religieux. Cela avait éveillé ma curiosité puisque j'étais sceptique sur ces processus de Justice transitionnelle nés du rapport à l'Histoire et à la mémoire après Auschwitz, comme dit l'historien étasunien Dominic LaCapra (History and memory after Auschwitz). J'avais eût l'occasion d'exprimer au philosophe Paul Ricoeur mes doutes après son appréciation enjouée sur "la mémoire heureuse" développée dans son maître-ouvrage : La mémoire, l'Histoire, l'oubli. Un livre dont la réflexion sur "l'oubli de réserve" eut un impact important sur notre conception et notre visée du pardon politique. Pardonner proclamait Ricoeur c'est dire à l'autre, " tu vaux mieux que ton acte, tu vaux mieux que ta faute". Je compris dix ans après que Paul Ricoeur avait raison et qu'il me suffisait de l'avoir lu, relu et entendu pour prétendre en passant du texte à l'action, prolonger ses sillons.

Le 1er mai 2011 le président Ouattara annonçait au pays et au monde que la Côte d'Ivoire entamerait une expérience de réconciliation et que le Premier ministre Charles Konan Banny présiderait cette institution. Cette déclaration faite en présence de l'ancien secrétaire général de l'ONU le Ghanéen Kofi Annan, de l'ancienne présidente de la République d'Irlande et ex Haut Commissaire aux Droits de l'Homme de l'ONU Mary Robinson, et du président de la Commission Vérité et Réconciliation sud-africaine l'archevêque Desmond Tutu, le président Ouattara ne tarda pas à la mettre en oeuvre. Il créa la Commission Dialogue Vérité et Réconciliation (CDVR) et nomma son président le 13 Mai 2011.
Le 4 mai 2011 j'avais quant à moi adressé au futur président de la CDVR la note demandée sur son architecture. Avant la dernière semaine de mai, je revenais en Côte d'Ivoire me rendant directement de l'aéroport à son domicile pour recevoir ses instructions. Le Premier ministre Banny me fit forte impression. Il me mit en mission ce soir-là, sans délai.

"J'ai lu ta note, ce sont des choses que je sens intuitivement. C'est dans cette direction que nous allons. Considère cela comme une mission spirituelle". Puis ce premier entretien à huit-clos avec Léon Konan Koffi terminé, il poursuivit "nous attendons quelqu'un". Le président de la CDVR n'entendait pas perdre de temps. Nous recevions dans la foulée une aînée historienne qui évolue dans le circuit des Nations Unies qu'il souhaitait impliquer à la réflexion. En conclusion de l'audience il nous convoqua pour le lendemain matin en concluant par un propos susceptible de me galvaniser en renforçant ma confiance en moi : " Toi on te connaît déjà. Je pense que les Ivoiriens seront heureux de découvrir Franck ".
Puis le Premier ministre m'invita à un petit-déjeuner de travail avant la réunion du groupe de réflexion sur la vision ivoirienne de réconciliation qu'il me chargea de coordonner. Je participais ensuite à toutes les réunions avec les partenaires institutionnels nationaux et internationaux et préparais en intelligence avec Léonard Kodjo, son directeur de cabinet, l'ordonnateur du plan d'action stratégique, la cérémonie solennelle d'installation de la CDVR.
Le 13 juillet 2011 la CDVR recevait après maints efforts conjugués l'ordonnance portant statut de l'institution. Le 13 juillet ? Soit le jour de la levée de deuil, de mon amie que j'avais associée à ma grand-mère dans la dédicace de L'envol du Sankofa. Cette mission se présentait donc sous de favorables auspices. Le temps de la formation du Cabinet venu je fus désigné en qualité de conseiller chargé de la communication internationale, adjoint au conseiller principal. Le conseiller principal n'étant autre que Léon Koffi lequel m'avait réintroduit et surtout recommandé auprès du Premier ministre Banny.

J'avais déjà rencontré Charles Konan Banny du temps où il était gouverneur de la Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BECEAO). C'était en janvier 2003 à Dakar où je participais à un séminaire portant sur le conflit ivoirien, sous l'égide du parlement de la Communauté des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), du Conseil pour le développement de la recherche en Sciences sociales en Afrique (Codesria) et de la fondation suédoise Nordiska Institutet. À la fin du séminaire nous devisions dans le lobby de l'hôtel, sur l'Histoire de la Côte d'Ivoire avec le journaliste et ancien ministre guinéen Siradiou Diallo et le sociologue et politologue Tessy Bakary, directeur adjoint de cabinet du Premier ministre Seydou Diarra, lorsque celui-ci dirigeait le gouvernement de réconciliation nationale. Tessy Bakary professeur à Québec au département de Sciences politiques de l'Université Laval, fut le meilleur spécialiste d'histoire et de géographie électorales ivoiriennes, il connaissait parfaitement les élites politiques auxquelles il avait consacré ses premiers travaux. Il fut pour moi, un ami et un mentor avec lequel je collaborais. Il souhaitait m'entraîner dans son sillage au service de la réconciliation. C'est donc lui qui me présenta au débotté, au gouverneur qui connaissait déjà bien ma famille et s'était montré intéressé par ma recherche sur les images et les représentations de Félix Houphouët-Boigny. Le Premier ministre Charles Konan Banny favorisa mon retour et mon installation en Côte d'Ivoire, en m'offrant l'opportunité de la servir à ses côtés à un moment critique.
Un jour, demain, peut-être... Climbié !