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AM-ISRAËL-FARAFINA (AFRIQUE) Association multi-culturelle JUIVE 
ACTUALITE

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Enfants du Soleil : une Cité d'or.
Conversations avec... Frédéric Bruly-Bouabré.

Publié par : HabiterLeMonde | le 2019-04-30 04:32:03
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"Mon fils, ici c'est ta concession ! " ainsi disait Papa Sept Soleils, le Prince des opprimés, le dernier vendredi du mois de Mai 2010 sur le seuil de sa maison de Yopougon, dans la banlieue abidjanaise.
Le soir même Sidiki Bakaba me faisait acclamer par sa troupe de l'Actor Studio, au Palais de la Culture Bernard Binlin-Dadié de Treichville à l'issue de la représentation de La malice des hommes, une pièce du répertoire engagé du dramaturge burkinabé Jean-Pierre Guingané, un ami de Dadié.
Ce qui m'avait valu une ovation des vedettes du jour, est que j'étais parvenu à faire intégrer au programme des festivités artistiques et culturelles de clôture du Cinquantenaire de l'indépendance de la Côte d'Ivoire, Îles de Tempêtes, la grande fresque de Bernard Dadié sur Haïti et les chemins de la Liberté. J'avais choisi Sidiki Bakaba pour monter le spectacle puisqu'il l'avait déjà donné précédemment avec le comédien et metteur en scène Bienvenue Neba sur ces planches. Ce projet venait tout juste d'être endossé par le Président de la République Laurent Gbagbo, auquel j'avais soumis mes intentions et qui m'avait immédiatement donné sa confiance et son aval. Je souhaitais rassembler les Ivoiriens autour de la culture, notre dénominateur transpartisan commun.

Le dimanche suivant, ma grand-mère avec laquelle nous envisagions depuis longtemps un récit mémoriel sur Treichville (la Cité transafricaine), rendait l'âme un jour de fête des mères à son domicile situé à la jonction de l'avenue Gabriel Dadié dans ce quartier témoin de l'Histoire des flux migratoires, de notre construction nationale et de notre émancipation. Un dimanche où je recevais l'appui de l'ex Premier ministre Seydou Diarra président du Forum pour la réconciliation nationale, sur la terrasse du dernier secrétaire général de l'Organisation de l'Unité Africaine et premier président de l'Union Africaine qui m'accompagnait dans ce projet, l'Ivoirien Amara Essy. J'avais reçu la veille l'assurance du soutien de l'actuel médiateur de la République Adama Toungara et un peu plus tôt, les encouragements de l'ancienne ministre de la Culture devenue Grande Chancelière de l'Ordre national Henriette Dagry Diabaté, ainsi que de l'ex Premier ministre Charles Konan Banny qui présida après guerre la Commission Dialogue, Vérité, et Réconciliation.

Ce vendredi là, mon ami Yaya Savané ancien conservateur au Musée des Civilisations de Côte d'Ivoire et curateur de Frédéric Bruly-Bouabré m'introduisit auprès du vieil homme. Nous eûmes au milieu des siens, une intense conversation pleine de sous-entendus, sans nous figurer que nous ne nous reverrions plus. Au-delà de l'artifice des éclats de rires destinés à tromper par l'apprêt du masque, la pudeur qui parfois s'imisse entre deux solitaires habitués aux monologues intérieurs et qui ne savent comment s'apprivoiser, nous avions intuitivement conscience qu'un dialogue au long cours se nouait dans l'instant. Un dialogue autour de l'oeuvre et de sa signification, auquel le temps se chargerait de donner le moment venu la forme qui sied.

Une oeuvre en excès de la sienne qui l'avait vu passer du statut de "Magicien de la terre" à celui d'artiste global, par le talent et la grâce d'André Magnin co-commissaire avec Jean-Hubert Martin de l'exposition du Bicentenaire de la Révolution française en 1989. Un moment clef de l'invention de l'art africain contemporain, sa scène primitive au sens de la psychanalyse. Une transfiguration du prophète Bruly-Bouabré, opérée avec le concours de Yaya Savané, un disciple à la dévotion passionnelle.
L'alchimiste André Magnin ne s'est pas contenté d'introduire Bruly-Bouabré dans le circuit du "mainstream" de l'art contemporain, ce qu'il fit par le truchement de la collection Pigozzi dont il assurait la direction artistique. Après avoir visité l'exposition Magiciens de la terre, le jet-setter Jean Pigozzi (un magnat insider et fils de famille du constructeur automobile Simca, ami du collectionneur de renom Charles Saatchi), a financé la création à Genève de la Contemporary African Art Collection, le plus important fond d'oeuvres d'art contemporain en provenance du Continent africain. La circulation de ces oeuvres dans les places fortes de l'art a eu un impact déterminant sur les canons de production et de légitimation de la création contemporaine transafricaine. André Magnin a étalloné Bruly-Bouabré plutôt que de se contenter de le thésauriser, d'après une habitude pernicieuse du marché qui perdure. Une pratique lucrative convenue, qui nuit à l'éclosion d'un écosystème créatif florissant sur notre Continent. C'est en cela que la confrontation de Bruly-Bouabré avec le plasticien italien Alighiero Boetti qui évoluait dans le mouvement Arte Povera, peut avoir pour nous un sens. N'oublions pas que disparu en 1994 le Pietmontais doit son assise à une exposition rétrospective au Museum für Moderne Kunst de Francfort en 1998. Cet exemple des " marges " européennes montre que le système de l'art joue bien un rôle dans l'institution de l'artiste dans une mesure équivalente à celle de l'édition dans l'institution littéraire.
Frédéric Bruly-Bouabré avait parfaitement compris ces effets de levier, comme en témoigne une correspondance adressée en 1965 à Bernard Dadié directeur des Beaux-arts d'Abidjan. À cette époque Bruly-Bouabré était en quête de célébrité et se rêvait en écrivain romantique sur les traces de Lamartine et de Hugo. Cette lettre tirée du réservoir documentaire de la Fondation Archives-bibliothèque Bernard Binlin-Dadié, nous éclaire sur l'ambition de Bruly-Bouabré pour la création de son pays. L' oeuvre de Bruly-Bouabré sort du cadre muséographique et le déborde. Lui-même participe de l'oeuvre comme un élément fédérateur, tel l'astre polaire d'une puissante et mystérieuse constellation savante.

Frédéric Bruly-Bouabré, sa sensibilité cosmique et son souci obsidional de la transmission, sa fascination pour la raison graphique et son attention à la révélation photosensible, excitent depuis longtemps ma curiosité. Les mythographies qu'il mobilisent, son jeu avec les idéogrammes auxquels les travaux de l'ethnographe Georges Niangoran Bouah nous permettent d'accéder m'interrogent également. Prophète, visionnaire, le magnétisme de son terroir n'est pas étranger à la singulière trajectoire de ce messager du Soleil et de la Fraternité cosmique qui enveloppe sa syntaxe visuelle. La Cité d'or est un foyer d'énergie créative en constante ébullition. Elle a aimanté certains des plus beaux fleurons de la création moderne et contemporaine d'ici et d'ailleurs : Pablo Picasso, Man Ray, Henri Cartier-Bresson, Jean-Michel Basquiat, V.S. Naipaul. Son magma incandescent qui traverse les oeuvres magistrales de Christian Lattier et Paul Kodjo, est toujours à l'oeuvre dans les récits de Ouattara Watts, d'Ernest Dükü, d'Ananias Léki Dago, de Paul Sika et de quelques autres. Comme Papa Sept Soleils, ce sont des enfants du Soleil.

Ils nous invitent à en explorer les gisements de sens et à découvrir les histoires qui les relient. C'est peut-être une voie triomphale pour qu'un jour, demain, peut-être nous puissions devenir prophètes en notre pays? Climbié !

Franck Hermann Ekra
Lauréat de la première édition du Prix d'encouragement pour la jeune critique de l'Association Internationale des critiques d'art (AICA-Unesco, 2010).